Biographie d'Alain : Itinéraire d'une vie.



Maison natale

Etienne Chartier, son père

Le collège de Mortagne

Le Perche, sa province natale

« D’ou je viens matériellement ? De l’ancienne province du Perche et, toutefois, mélange de Percheron et de Manceau. Extérieurement j’ai la forme percheronne. Si vous voyagez de Nogent-le-Rotrou à Argentan, vous rencontrerez cent fois mon portrait ([...] Ces hommes sont éleveurs de chevaux. J’ai grandi au milieu d’eux occupé de chevaux, de chasse et de moisson.[...] Encore aujourd’hui je pense par un mouvement de cheval qui refuse la bride. » (AMC)
« Ce pays du Perche a sa civilisation propre, et une structure fort ancienne. Ce sont de petits bois, des champs et des prairies hautes, non marécageuses. C’est là qu’on élève une célèbre race de chevaux, énormes et forts. »

Son enfance et sa jeunesse

Alain - Émile Chartier - est né à Mortagne le 3 mars 1868, 3 rue de la Comédie. Une plaque apposée en 1958 sur sa maison natale le rappelle : « De l’enfance je dirai peu ; car elle ne fut que bêtise. J’imitais, je récitais, je jouais, je lisais, je me racontais des histoires interminables… »

Son père

Etienne Chartier, était vétérinaire dans cette ville.. » (PF)
« Quant à sa mère, Juliette Chaline, c’était une percheronne pur sang, fille d’une race sans mélange. » (PF)
« L’âge vint de mettre Alain au collège de Mortagne, où il resta jusqu’à sa première communion. […]

Il apprenait ses leçons en entendant un de ses camarades réciter. Et quant à apprendre, il n’y trouva jamais de difficulté. Ce qui lui sembla le plus beau, ce fut la géométrie. » (PF)

« J’étais quelquefois insolent, notamment à l’égard de l’abbé Poupard, un grand au grand nez, dont je savais faire la caricature. »
(PF)

Le lycée d'Alençon

« C’est alors que j’appris à écrire en français. Le professeur était un bon poète, qui savait le français. Mais il savait beaucoup moins le grec et le latin. Il m’apprit à construire de la prose et même des récits. » (PF)

Le lycée de Vanves

« J’étais venu au lycée Michelet avec l’intention de suivre les mathématiques spéciales. La carrière des belles lettres me parut plus facile, et ce fut pour cela que je la préférai. Au reste j’étais robuste, gai et heureux de tout. »
» C’est à cette époque qu’il se découvre des talents d’improvisateur. Il écrit « qu’il aurait pu en passant de l’improvisation à l’écriture, donner l’être à des créations musicales. »
« Je veux écrire ce que j’ai connu de Jules Lagneau qui est le seul grand homme que j’aie rencontré. [...] Je ne respectais rien au monde que lui. » « Il faut noter un véritable culte pour le professeur Jules Lagneau, qui enseignait la philosophie au lycée de Vanves, plus tard lycée Michelet. C’est là qu’il fit amitié avec quelques bons camarades et qu’il commença à lire tout. […] »

L'École normale supérieure

« Comment était-il à l’Ecole Normale ? Il adopta l’allure bruyante et sans respect de ses camarades, et manqua plus d’une fois d’être renvoyé. » (PF).
« Je connus promptement l’art de la dissertation française, soit de littérature soit de philosophie. Je m’occupais de lire Voltaire de bout en bout.[…] Je possédais Molière, Racine et La Fontaine » (HP)
« Je lus Platon entièrement et presque tout Aristote. J’entrai dans les ouvrages de Kant, et je reconnus bientôt l’irréprochable maître d’école
. » (HP)

Ci contre, À l’École Normale supérieure

Pontivy

Je fus nommé à Pontivy ; c’était un lycée, et parfait si l’on voulait travailler. » (HP))
« Le métier m’attendait, et je n’en soupçonnais rien. Je versais d’abord tout mon paquet, qui contenait Platon et Aristote surtout ; et je crus avoir traité toutes les questions du programme quand j’eus fait revenir des enfers ces deux ombres vénérables. Cela se passait à Pontivy, et j’enseignais à deux classes réunies, ce qui faisait trois élèves en tout, dont l’un approuvait de la tête et ne comprenaits rien. Tous furent bacheliers et cela ne m’étonna point. Je compris alors tout à fait qu’en commençant par les anciens on commençait bien. Or Platon est de tous les temps. » (HP)

Lettre d’Alain à Elie Halévy, 2 juin 1893 :
« Je t’écris de mon lit, et je vais certainement t’écrire des choses gâteuses, car j’ai officiellement la scarlatine depuis le 28 mai, et dois la garder jusqu’au 6 juillet 40 jours, bien que je commence dès maintenant à me lever un peu. » (CEFH)

Lorient (1893-1900)

« Que devenait l’enseignement pendant ces années ? Il me semble que j’appris le métier, c’est-à-dire que je me guéris peu à peu des ambitions, en me portant tout sur les lieux communs et sur le sens ordinaire des mots. J’avais juré de me passer du jargon philosophique. » (HP)
« Mon Aristote et mon grand cahier étaient ouverts sur ma table ; la peinture était mon seul repos ; je courais avec un camarade retrouvé là ; nous gâchions des couleurs et de la toile. [..] Revenu dans ma chambre j’ajoutais page sur page ; et de là je m’en allais enseigner à toute voix et à toute éloquence. » (HP)
« Il se fonda un journal radical, qui aussitôt manqua d’argent et de rédacteurs ... C’est peu dire que je l’aidai. [...] Il fallait écrire et j’écrivais, toujours sans rature, bien entendu, toutefois de façon à me guérir à jamais de toute ambition littéraire. [...] Mais voici que le style se montra dans ces improvisations.  [...] Je connus alors le bonheur d’écrire. [...] Avec quel ravissement je trouvai ensuite dans Stendhal cette espèce de maxime, qu’il avouait avoir connue trop tard : « Ecrire tous les jours, génie ou non ». En suivant cette idée je me persuade que si le journal radical de Lorient avait eu besoin de romans-feuilletons, j’aurais appris à faire des romans. » (PF)
« La Revue de métaphysique fut fondée comme je partais pour la province. J’y collaborais assez régulièrement jusque vers 1904. Je la recevais ; je la lisais ; j’y avais puissance. »

Rouen (1902-1903)

« Rouen devait me plaire, par le spectacle d’un grand port, par les monuments justement célèbres, et par une beauté géographique de l’ensemble dont on est saisi dès qu’on s’élève sur les coteaux. » (HP)
« Le fait est que, par le nombre des élèves, l’importance des services accessoires, l’activité de l’Université populaire et enfin les exigences de la politique en ce temps de défense républicaine, je me m’instruire je dépensai mes réserves. (HP)
« Emile Herzog fut mon élève dans la classe de philosophie du lycée Corneille à Rouen en 1900-1901 (erreur possible d’un an) précédé d’une brillante réputation d’élève fort en lettres. Il prit un goût très vif pour la philosophie et devint aussitôt un artiste en dissertation, à ce point que j’annonçais trois mois à l’avance son prix d’honneur au Concours Général. » (CCM)
« Au lycée de Rouen, en 1901, mes camarades et moi, attendions l’année de philosophie avec une impatience d’autant plus grande que notre  philosophe était un homme déjà célèbre. Il se nommait Emile Chartier. A l’université populaire de Rouen il parlait chaque semaine et ses adversaires politiques eux-mêmes convenaient que ses discours étaient originaux et beaux..[...]
Nous ne fûmes pas déçus. Le tambour de la rentrée roula. Les rangs défilèrent devant Corneille et nous allâmes nous asseoir sur les bancs de la classe de philosophie. Soudain la porte s’ouvrit en coup de vent et nous vîmes entrer un grand diable à l’air jeune, belle tête normande aux traits forts et réguliers. [...]
Nous n’étions pas en classe depuis cinq minutes et déjà nous nous sentions bousculés, provoqués, réveillés. Pendant dix mois, nous allions vivre dans cette atmosphère de recherche passionnée.[...] » (André Maurois,  Mémoires)



Alain professeur 1

Alain professeur 2

Alain professeur à Sévigné

Alain professeur 3

Paris (1902-1933)
Saint-Cyr, Michelet, Condorcet, Janson de Sailly, Henri IV

« À Paris je perdis de vue la politique ; c’est l’effet inévitable de cette grande vallée pierreuse où l’écho est plus fort que l’homme. Je restai au service des Universités Populaires, soit à Montmartre, soit aux Gobelins. » (HP)
« Pour revenir à mon métier, je dois noter qu’après un court succès je me trouvai déporté dans les régions inférieures, où il fallait imposer aux futurs Saint-Cyriens la philosophie qu’ils avaient juré d’ignorer. Ce furent des combats inconnus et sans gloireEt enfin l’on m’en retira et j’eus une agréable retraite en mon vieux lycée Michelet, avec peu d’élèves et le cours de Rhétorique supérieure, ce qui me convenait tout à fait.[…] La première année nous lûmes l’Ethique de Spinoza de bout en bout, et en latin […] La seconde année nous lûmes la Critique de la raison pure, mais en français » (HP)
« Alain fut nommé à ce très grand poste (lycée Henri IV) en 1909. Avantages, il avait le plus auditoire du monde, et assez peu d’heures de service. Alors ce fut la gloire, si l’on peut nommer ainsi une renommée universitaire. » (PF)
« Je m’entretenais avec eux comme avec moi-même ; et eux se gardaient bien de répondre. Je n’avais point pitié et ils ne demandaient pas pitié. Il connurent un genre d’obscurité qui est de probité ».

Discours de distribution des prix juillet 1903

« Vous croyez tous bien savoir ce que c’est que dormir et ce que c’est que s’éveiller ; mais pourtant non. Dormir, ce n’est pas avoir les yeux fermés et rester immobile [...] Qu’est-ce donc que dormir ? C’est une manière de penser ; dormir, c’est penser peu, c’est penser le moins possible. Penser, c’est peser ; dormir, c’est ne plus peser les témoignages. C’est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c’est accepter ; c’est vouloir bien que les choses soient absurdes,[...]
Se réveiller, c’est se refuser à croire sans comprendre ; c’est examiner, c’est chercher autre chose que ce qui se montre ; c’est mettre en doute ce qui se présente, étendre les mains pour essayer de toucher ce que l’on voit, ouvrir les yeux pour essayer de voir ce que l’on touche.[...] Se réveiller, c’est se mettre à la recherche du monde. [...]
Passez donc sans vous arrêter, amis, au milieu des marchands de sommeil ; et, s’ils vous arrêtent, répondez-leur que vous ne cherchez ni un système, ni un lit. Ne vous lassez pas d’examiner et de comprendre. Laissez derrière vous toutes vos idées, cocons vides et chrysalides desséchées. Lisez, écoutez, discutez, jugez ; ne craignez d’ébranler les systèmes ; marchez sur des ruines ; restez enfants.[...]
Les marchands de sommeil tuèrent Socrate, mais Socrate n’est point mort ; partout où des hommes libres discutent, Socrate vient s’asseoir, en souriant, le doigt sur la bouche. Socrate n’est point mort. Socrate n’est point vieux. Les hommes disent beaucoup plus de choses qu’autrefois ; ils n’en savent guère plus..... »

« Je reviens aux filles de Sévigné[…]. Ces filles ne savaient rien. Elles arrivaient neuves à Platon, à Descartes, à Comte. Elles n’en avaient pas d’avance un certain dégoût pris des résumés. Elles étaient autant de princesses Palatines ou de reines de Suède devant Descarte. » (HP)

«En argot de khâgne on disait des topos. […] C’étaient des travaux d’élèves,  tout à fait libres. Cours d’ordinaires, 25 lignes, trois pages, cinq ou six pages.[…] Aucune règle pour les topos ; qui voulait, quand on voulait, sur quelque thème que ce fût.[…] J’ai du moins des documents : une collection de topos, avec les annotations de Chartier. Certains traitent de la volonté, de l’égoïsme, des superstitions, de l’espace, du temps, de la musique, du théâtre etc. : tout près du programme mais d’après quelque expérience ou quelque lecture personnelles. Voici un petit roman de 80 lignes écrit en bordure de l’Odyssée, épisode des sirènes.[…]
Il corrigeait ces balbutiements avec une exactitude, avec une attention, avec une rigueur qui confondent. Si nul n’était contraint d’entrer dans le jeu, il n’admettait pas qu’on jouât mal le jeu quand on y était entré.[…]
 Il ne suffit pas de dire que Chartier lisait le plus médiocre topo mot par mot, il ne suffit pas de dire qu’il le lisait avec conscience : il le lisait avec confiance. A chacun de nous il faisait confiance. »

(Samuel Sylvestre de Sacy, NRF, septembre 1952

Lettre à Elie et Florence Halévy, 3 août 1927 :
« Le jeune Canguilhem, produit d’Henri IV, a été reçu second à l’Agrégation de philo. Guindey entre 4e à l’Ecole. Mlle Pétrement 8e (c’est la petite qu’Elie a vue). »

Les Propos

«  Ils naquirent en 1906, c’est-à-dire quatre ans après que j’eus quitté Rouen. Le journal « La Dépêche de Rouen , où je les écrivis, n’était encore qu’en projet quand je vins à Paris. Il ne se passa pas beaucoup de temps avant que mes amis de là-bas me demandassent secours.[…](HP)
Le blanc du papier, c’est de l’espace libre. Et comme il faut bien se discipliner soi-même, je me trouvai à l’aise dans les deux pages de papier à lettre qui furent la mesure de mes Propos. Je voyais le terme, je l’acceptais, comme un poète qui fait un sonnet. » (HP)
Alain et la guerre 1



Alain et la guerre 2


Alain et la guerre 3



La guerre de 1914

« Il n’y avait pas à hésiter ; tout dépendait de la force restante. C’est ainsi qu’à mes 46 ans, et que sur le vu du médecin-major, je me trouvai canonnier dans la lourde.(HP)
Le massacre des meilleurs ; j’y insiste. Considérez tout à nu cet effet de la guerre, et même de la victoire. L’honneur est sauf, mais les plus honorables sont morts. Toute la générosité est bue par la terre. Car c’est la vanité souvent qui crie et qui pousse à la guerre ; mais devant le feu, c’est la vraie force, physique et morale ensemble, qui va la première ; et à la fleur de l’âge, avant même que les enfants soient faits. [...] La guerre n’est plus une épreuve pour les héros (il fait allusion ici aux combats singuliers de l’Iliade) mais un massacre des héros. On fait la guerre afin d’être digne de la paix ; mais les plus dignes n’y sont plus quand on fait la paix.[...] Je voudrais que les ombres des héros reviennent, et qu’ils admirent cette paix honorable qu’ils auront achetée de leur vie

(Propos d’un Normand, 3 août 1914)

« Alain a fait la guerre d’octobre 1914 à octobre 1917, comme volontaire […]. Ce temps de silence forcé fut pour lui l’occasion d’écrire des œuvres plus suivies, où la doctrine éparse dans les Propos se trouva rassemblée et composée. »(PF)

 Lettre à Marie Salomon, 11 avril 1916 :
« Vite je vous écris. Je travaille beaucoup. Le temps vole. Et j’arrive à oublier ces morts violentes qui voltigent. Il ne faut pas moins que la méditation suivie pour supporter un univers pareil. L’ennemi est nerveux et nous tire très bien dessus. Tant pire ! Je considère chaque journée comme une conquête, et comme un chapitre soustrait aux forces. Je ne pense pas que le résultat des méditations vous sera longtemps caché.. Sachez seulement que je n’oublie rien des leçons de Sévigné (sans doute les meilleures, certainement les plus libres que j’aie faites), que rien n’est perdu dans cette tête bien aménagée ; un obus peut la casser, certes, mais non pas la mettre en désordre par simple persuasion. Toute la philosophie est ici à l’épreuve et tient le coup. »

 « Le métier d’artilleur est un métier d’ajustement ; chacun y a son rôle, et le temps de craindre manque dans l’occasion même où il y a lieu de craindre. Je connus surtout le téléphone, qui est chose ouvrière encore plus, et même j’y devins maître par les notions de physique que j’avais. Je fus expert en réparations  de lignes et en réparation d’appareils. » (HP)

Alain à Elie et Florence Halévy :
 Beaumont, le 6 décembre 1914,
«  Mes anciens élèves ont été bien éprouvés. Je connais deux tués, deux blessés, un disparu, un prisonnier.
 »

« Quelles injures quand les combattant reviennent ! Mais nul chef ne veut les entendre ; il sait être absent. Le pouvoir s’exerce par des subalternes, dont les plus humbles sont des camarades, vêtus de la même boue que les hommes. Je n’ai pas vu de mutineries ; je ne sais pas bien comment elles ont commencé ; encore moins comment elles ont fini. Mais je savais qu’elles viendraient, et qu’elles viseraient des hommes qu’elles pourraient atteindre.[…]
 J’attaque donc le chef en son centre […] Je veux montrer le ridicule de faire massacrer les meilleurs hommes jusqu’à ce que l’ennemi soit las de tuer.[…] Et j’ai le regret de dire que de l’officier tel que je l’ai vu, il ne doit rien rester, ni le costume, ni le ton.»
(HP)

Libres Propos 1

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Libres Propos 2

Élie Halévy

Alain

L’entre deux-guerres : les Libres Propos

 « A son retour de l’armée, Alain reprit son poste à Henri IV. Il s’y fit une réputation qui n’a pas eu d’égale. Il s’y fit un très grand nombre de disciples, qui ne furent pas aussi promptement massacrés que ceux de l’an 14. Ce fut un temps fécond pour Alain, le temps des fameux Libres Propos, Journal d’Alain. Alain y forma son style, dont personne n’a jamais rien dit mais qui éclate dans des œuvres comme Les Dieux. » (PF)

Après la guerre : à partir d’avril 1921 naissent Les Libres Propos (Journal d’Alain). Ils paraissent dans un nouvel organe de publication dont Michel Alexandre, professeur de philosophie, est le gérant…
La première série, hebdomadaire va de 1921 à 1924 soit 788 et contient 788 Propos, ensuite de 1924 à 1927, elle est mensuelle et publie 101 Propos. La nouvelle série, mensuelle, de 1927 à 1935 réunit 831 Propos. Ce sont donc au total 1720 Propos.

Outre les Propos d’Alain qui paraissent en tête, la revue accueille articles politiques,  revue de presse, critiques littéraires signés par : Jeanne Alexandre, André Buffard, Lucien Cancouët, Georges Canguilhem,  H. Vannier, H. Védret,  J. Ganuchaud… La lutte pour la défense de la paix, la lutte contre le fascisme sont très présentes dans cette publication.

« Le grand mal c’est la guerre, et la guerre vient toute des hommes. Avec l’argent que la guerre nous a coûté, ou, pour parler mieux avec les journées de travail que la guerre a consumées et usera encore par ses ruines, que n’aurions-nous pas fait ? Des parcs autour de nos écoles, des hôpitaux semblables à des châteaux ; l’air pur, le lait crémeux, et la poule au pot pour tous . » Libres Propos, 10 septembre 1921                

« Il est pénible de penser que tous ceux, sans exception, qui vous exhortent à mourir pour la patrie, sont prêts à s’enfuir le plus loin possible, et que tous ceux, sans exception, qui vous recommandent de sacrifier quelque chose pour le bon ordre des finances, sont en train de tromper le fisc, et que ce sont les mêmes qui se sauvent et qui trichent, et qu’on les reconnaît, sans aucun risque d’erreur, d’après la haute tenue de leurs discours. […]

Il faut que tout le monde vive ; et pour que tout le monde vive, il faut que les plus braves meurent. Adieu à vous, camarades, seuls dignes de vivre, et seuls morts. » Libres Propos, 25 décembre 1932.

Alain donne également des Propos à la NRF, au Mercure de France, et à plusieurs autres revues.

Le comité de vigilance des intellectuels antifascistes

Dans les Libres Propos (Journal d’Alain) du 25 mars 1934, on  apprend la création d’un Comité d’action antifasciste et de Vigilance à l’appel de Paul Rivet, professeur au Muséum, d’Alain et de Paul Langevin, professeur au Collège de France, auquel Comité de nombreux intellectuels ont adhéré ainsi que des élèves de l’Ecole Normale Supérieure, de la rue d’Ulm et de Sèvres.

Alain à Elie Halévy, 11 juin 1934
«  Mon cher Ami,
Brièvement, car le poignet droit est enflé. Les deux genoux sont très paresseux, etc. Crise qui ne finit pas. Je n’ai pu aller à la mer, et je ne puis présentement vous voir. […] Je me traîne péniblement
. » (CEFH)

Alain à Elie Halévy, Le Parc, Ville d’Avray,
Maison de repos, 14 avril 1936
« Mon cher Ami, je ne suis pas si sombre. L’Europe va prendre l’habitude des crises tragiques, et il n’arrivera rien.
Je corrige les épreuves d’Histoire de mes pensées. […] Les douleurs vont et viennent. Les jambes sont mauvaises. Le poignet lui-même refuse d’écrire beaucoup. »

L’histoire d’Alain ne fut alors que celle d’un brillant professeur.[…]Ces cours eurent une fin. A partir de ce moment, l’existence d’Alain fut celle d’un homme de lettres, malheureusement poursuivi par la goutte. Il fut promptement oublié, comme il arrive aux plus brillants professeurs. » (PF)

« Les derniers temps, qui nous conduisent à la présente année 1946, furent heureux ; et Alain espère bien célébrer son centenaire. » (PF)



« On devrait enseigner aux enfants l’art d’être heureux. Non pas l’art d’être heureux quand le malheur vous tombe sur la tête ; je laisse cela aux Stoïciens ; mais l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et que toute l’amertume de la vie se réduit à de petits ennuis et à de petits malaises. » [...]
Propos d’un Normand, 8 septembre 1910

Peinture, musique et jardin

Marie-Monique Morre Lambelin

Gabrielle Landormy

Deux femmes d'importance

Marie-Monique Morre-Lambelin
« Après les folies de Lorient, c’est à Rouen qu’il connut la femme supérieure. […] Cette Monique était professeur de sciences renommé dans les Ecoles Normales et Primaires Supérieures.[…] Il a écrit qu’il l’a aimée ; il faut le croire. […] quand elle mourut, c’est-à-dire en 1941, on crut qu’il ne se consolerait pas. Mais il lui consacra une sorte de culte. Il perdit en elle une collaboratrice active et clairvoyante. »

Gabrielle Landormy
« Quand il fut seul il opéra sur lui-même un vigoureux redressement. Par un hasard heureux, il retrouva (en février 1945) une femme autrefois aimée, à laquelle il a dédié une quantité de poèmes ; et il l’épousa, le 30 décembre 1945, […] comme il l’a écrit, « afin de mettre un terme audésordre de sa vie privée ». 

Les maisons d'Alain






Le Pouldu à gauche

Paissy à droite

le Vésinet ci–dessous


Lucien Cancouët

Maurice Toesca

Les amis, les admirateurs, les lecteurs

André Bridoux
« J’ai toujours considéré comme une chance, on peut me croire, d’avoir été, au lycée Henri IV , l’élève de M. Chartier, et comme une chance toute particulière d’avoir été son élève avant 1914. Pas seulement par nostalgie d’un âge d’or. Mais, dès la fin de l’autre guerre, après les Quatre-vingt-un chapitres et le Système des Beaux-Arts, la notoriété de M, Chartier s’est prodigieusement accrue, et très rapidement. Certes, il appartenait toujours à ses élèves, auprès desquels son prestige n’a cessé de grandir ; mais il appartenait, aussi, forcément, à ses œuvres, et à sa renommée. Avant 1914, il nous appartenait presque tout entier. »

Lucien Cancouët, NRF, septembre 1952
« Nous mangeâmes souvent le pain de l’intendance, connûmes les mêmes fatigues, la même vermine, la même espérance.
Et quand, enfin, la guerre prit fin, les hasards de la vie ne nous séparèrent pas. Dès que je fus libéré, je courus chez lui et je le revis dans son petit appartement de la rue de Rennes où nous fûmes si heureux de nous retrouver vivants et entiers après avoir entendu les cloches de l’Armistice. »
La guerre lui avait beaucoup appris. Lui seul osa en tirer l’entière leçon. Mars ou la guerre jugée et Suite à Mars ont signifié à tous les tyrans, petits et grands, que la force ne résout rien et que seule vaut la confiance de l’homme en l’homme. »

Maurice Toesca, Le Lycée de mon père, p. 112
« Je relis Alain. Il était percheron et en avait l’allure. Il arrivait dans la cour du lycée Henri IV, roulant les épaules, tirant son chariot d’idées. Il le déversait et nous picorions. C’était un professeur de refus et de mépris, un anarchiste. Le mal était l’Autorité. Et pourtant il ne détestait pas l’autorité qu’il avait sur nous. Avec un physique de tambour-major, une âme de général en chef. »

Jean Prévost, Dix-huitième année, p.66
« La simple entrée d’Alain, Normand taillé en Viking, m’apparut comme un événement phénoménal. Les anciens l’appelaient volontiers « l’homme aux larges épaules ». Une liberté absolue commandait, qui s’accommodait d’ailleurs d’une discipline également absolue née du consentement unanime des élèves. [...]
Tandis qu’il se débarrassait de son chapeau, de son manteau, il entamait un monologue sur les taxis, sur l’esperanto, sur les trains, les autobus et nous commencions à tendre l’oreille... Puis il s’asseyait à sa chaire.
Il entra, boitant un peu d’une blessure ; je ne vis d’abord que des épaules et des mains énormes. Enlevé le chapeau mou dont le bord lui tombait sur le nez, ce nez grand et gros apparut sur une moustache rude. Il s’assit, ouvrit sa serviette, sur laquelle il posa une main, mit l’autre à sa tempe. Ce geste releva les cheveux gris : « Tiens, son front n’est pas petit, comme il semblait, mais comme il le plisse et déplisse vite. Yeux gris ? non, je les vois mal, très enfoncés ; il tient le droit à moitié fermé, comme un qui se moque ». Il serait resté coiffé, laissant oubliés son front et ses yeux, je l’aurais pris pour un officier de dragons. [...]
Il nous identifia, nous autres nouveaux, sans dignité, sans air d’ennui. Après quoi, il tira de sa serviette un gros livre. J’attendis cet enseignement fameux, en exhortant mon cœur aussi fort qu’un chrétien qui va ouïr les doctrines profanes. Mais je fus ahuri : ce qu’il lisait traduisait, commentait, c’était une ode d’Horace : celle où Ulysse parle à ses compagnons. Je me rappelle son geste joyeux au derniers vers « Cras, iterabimus aequor » « Demain nous naviguerons au large ». Cette joie, je le sentis, venait de l’entente de ce corps robuste avec sa lecture ; je me rappelai le Centaure et mes courses dans les bois, cette fois sans regret ni chagrin, comme les souvenirs que la musique rappelle. Quand l’heure sonna, et qu’il partit, sa serviette sous le coude, en roulant les épaules, je l’aimais déjà. »